Do you love me, une déclaration d'amour à Beyrouth
Un film qui parle d'un amour, d'un rapport à la ville mais aussi à soi et aux autres. Le film de Lana Daher est ancré à Beyrouth, basé uniquement sur des archives il permet de parler d'un Liban singulier et universel à la fois. Présenté au dernier Venice Film Festival, il est sorti en salle au Liban le 2 avril.
D’où vous est venue l’idée du film et comment a-t-il pris forme ?
Quand j’ai commencé à travailler sur le film, je m’intéressais à la relation entre la guerre et la musique. C’est comme ça que tout a commencé. C’est aussi comme ça que j’ai eu la chanson du titre du film. À ce moment-là, j’ai compris que les thèmes et les sujets qui étaient vraiment importants pour moi étaient en réalité beaucoup plus personnels. Ils étaient liés à mon enfance, à ma vie à Beyrouth et à la manière dont j’ai grandi. Ils étaient très liés aux traumatismes que, je pense, nous avions tous traversés. Le film parle davantage de notre rapport au foyer, de notre rapport à l’histoire et de la manière dont nous nous souvenons. J’ai donc commencé à m’éloigner de cette idée de “guerre et musique”, même si la musique reste présente dans le film, et j’ai commencé à faire des recherches sur ces thèmes. C’est ainsi que tout a commencé.
Pourquoi avez-vous choisi ce titre ? Et pourquoi avoir décidé de ne pas mettre de point d’interrogation à la fin ?
En fait, j’ai choisi ce titre parce qu’au départ il était inspiré par une chanson de la famille Bandaly, une famille de treize frères et sœurs originaires de Tripoli, au Liban. J’ai eu l’occasion de les rencontrer parce qu’au début je pensais que beaucoup plus de musiciens seraient impliqués dans le film. Puis, lorsque le contenu et le sujet du film ont évolué, j’ai gardé le titre parce que je trouvais qu’il représentait très bien cette relation extrêmement complexe que les Libanais entretiennent avec leur pays, leur foyer. Et je ne savais pas vraiment si c’était une question que je posais au Liban, ou plutôt une question que le Liban nous pose constamment : “Est-ce que tu l’aimes vraiment ?”. La raison pour laquelle j’ai retiré le point d’interrogation, c’est qu’après avoir travaillé sur le film, j’ai commencé à sentir que ce n’était plus vraiment une question, mais plutôt une discussion permanente entre les Libanais et le Liban. C’était davantage un dialogue qu’une question. Et ce que j’ai réalisé, c’est que peu importe ce qui arrive, je vais toujours aimer cet endroit, que les choses aillent bien ou non. Donc, pour moi, ce n’était plus une question.
Le film est basé sur des archives. Comment avez-vous trouvé toutes ces archives ? Et les avez-vous toutes regardées pour réaliser le film ?
Trouver les archives a été extrêmement difficile, et choisir ce que j’allais inclure dans le film l’a été tout autant. Très tôt, j’ai décidé que je ne voulais aucun politicien dans le film. Même si c’est un film sur la mémoire, sur l’histoire et sur le Liban, je ne voulais utiliser ni la voix, ni le visage, ni le point de vue d’un seul politicien. Une fois cette décision prise, j’ai commencé à m’intéresser davantage aux archives artistiques, aux archives culturelles, au cinéma, à la photographie… Il est aussi devenu très compliqué d’intégrer des éléments comme des illustrations ou des films de série, visuellement c’était difficile de faire coexister autant de choses différentes. Les archives que je choisissais sont donc devenues de plus en plus précises. Je les ai trouvées dans de nombreux endroits. Je suis allée voir chaque réalisateur individuellement pour leur demander leurs films. J’ai aussi découvert des archives abandonnées et j'ai été dans des institutions privées, comme des universités qui possèdent énormément de contenu. J’ai consulté de vieux journaux, je suis allée à la télévision nationale, à la radio nationale. J’ai aussi trouvé un podcast incroyable réalisé par des Libanais. Donc il y avait une immense variété d’archives, et honnêtement, trouver tout ce contenu a été très difficile.
Par ailleurs, pour moi, le film parle surtout de Beyrouth. Bien sûr, il parle du Liban, mais il est très centré sur Beyrouth. C’était aussi un choix délibéré, parce que j’y ai vécu toute ma vie. C’est un endroit où toutes les religions se rencontrent, et la ville a une expérience très spécifique de toutes ces guerres. Même si je viens du sud du Liban, il était vraiment important pour moi que ce film soit profondément centré sur la vie à Beyrouth.

Est-ce que le film est une manière, pour vous, de combler les soixante-dix années d’histoire qui ne sont pas enseignées au Liban et d’ouvrir un dialogue entre les Libanais ?
Le film a effectivement cet effet-là. Je le projette au Liban depuis le 2 avril, et il provoque clairement ce type de réaction. Mais le film n’est pas un cours d’histoire, et dès le premier jour je ne voulais pas qu’il le soit. C’est pour cela que je n’ai utilisé ni dates ni années, et qu’il n’y a pas de chronologie linéaire des événements dans le film. Pour moi, il était très important que le film ne soit pas une leçon d’histoire. Le film se concentre plutôt sur l’expérience émotionnelle de ce que cela signifie d’être originaire de cet endroit, de vivre dans un lieu aussi incertain, aussi chaotique, aussi instable en permanence. Il s’agissait davantage de documenter des histoires profondément humaines et des expériences très personnelles liées au fait de vivre dans cette ville et ce pays extrêmement complexes. Mais naturellement, en utilisant autant d’archives différentes et en abordant de nombreux sujets liés à notre histoire, le film joue effectivement ce rôle. Il crée des dialogues entre les générations, entre des personnes très différentes les unes des autres. Donc oui, il a cet impact-là.
Et à propos de la construction du film, pourquoi vous avez choisi de ne pas avoir un seul narrateur, mais plusieurs interventions de différentes personnes plutôt qu’une seule voix ?
C’est une très bonne question, parce que cela aurait été beaucoup plus facile pour moi et pour le monteur, Qutaiba Barhamji, si nous avions eu une seule voix off. Mais je ne voulais pas utiliser ma propre voix parce qu’avec le temps, j’ai commencé à réaliser que l’histoire que je racontais sur moi-même était en réalité la même histoire que beaucoup de personnes autour de moi avaient vécue, sur plusieurs générations. Je ne voulais donc pas utiliser ma voix, parce qu’au moment où l’on impose une voix très personnelle à une histoire très personnelle, il y a moins de place pour une portée universelle. Je voulais que les spectateurs aient la liberté d’utiliser leur propre imagination, de créer leurs propres liens entre les images et leurs souvenirs. Je ne voulais pas guider le spectateur en permanence. Bien sûr, c'était important pour moi de structurer certaines choses et transmettre des idées précises, mais je ne voulais pas diriger totalement l’expérience du public. Je voulais laisser une certaine liberté. C’est pour cela que je ne voulais pas d’une seule voix off : afin de préserver cet espace de liberté, cette créativité et cette imagination du spectateur, et aussi parce que je voulais créer quelque chose de beaucoup plus universel.
Quels sont les principaux thèmes que vous vouliez explorer dans le film, et comment avez-vous abordé la fragmentation de la mémoire dans tout le processus de montage ?
Les thèmes principaux du film sont vraiment liés à la mémoire, à la manière dont nous nous souvenons, à notre rapport au foyer, à l’enfance, aux traumatismes, et aux traumatismes de la guerre qui se répète encore et encore. La fragmentation du film était très importante pour moi, pour deux raisons.
D’abord, la manière dont nous nous souvenons n’est jamais chronologique, sauf si l’on essaie volontairement de reconstituer une suite d’événements ou une intrigue. Lorsqu’on se souvient naturellement, les souvenirs ne reviennent jamais dans un ordre linéaire. Et le traumatisme non plus n’est pas linéaire. Quand notre corps se souvient, ou quand notre psyché traverse un traumatisme, cela ne revient jamais de manière claire et ordonnée. Après l’explosion de Beyrouth en 2020, beaucoup de personnes, même celles qui n’étaient pas à Beyrouth, ont commencé à faire des cauchemars ou des rêves liés à des événements des guerres précédentes, y compris de la guerre civile. Donc la manière dont notre corps et notre esprit vivent le traumatisme n’est jamais linéaire. C’est pourquoi il était très important pour moi d’utiliser tous ces fragments qui représentent, d’une certaine façon, le conscient, l’inconscient, la psyché et les mémoires collectives d’un très grand nombre de personnes au Liban, puis de les rassembler et de les réexaminer ensemble.
Une autre chose essentielle, c’est cette idée que peu importe si l’on voit l’image d’un bâtiment ou d’une maison détruite dans les années 70, dans les années 90 ou en 2024 : au fond, peu importe la date de la destruction. Ce qui compte, c’est le résultat et l’effet que cela produit sur les gens. Quand des personnes perdent leur famille dans une guerre, quand Israël bombarde encore et encore, à un certain point, peu importe qu’il s’agisse de la guerre de 2024 ou de 2025. Ce sont des actes de violence horribles qui se répètent sans cesse. Donc, pour moi, les dates ont cessé d’avoir de l’importance. Ce qui comptait, c’était l’expérience émotionnelle, l’expérience humaine et l’impact de ces événements, bien plus que la date ou même le titre des événements.
Et puis, une autre raison importante pour laquelle nous n’avons pas de véritable manuel d’histoire au Liban, c’est que personne n’arrive à se mettre d’accord sur ce qui s’est réellement passé. Donc si l’on adopte un seul point de vue, on tombe immédiatement dans ce piège. Je voulais faire un film que toutes les personnes, quels que soient leurs partis politiques ou leurs origines, puissent regarder et dans lequel elles puissent trouver quelque chose auquel s’identifier, plutôt que quelque chose qui les pousse à se disputer. C’était vraiment l’intention du film.

Et dans le film, j’ai eu l’impression que c’était à la fois une lettre d’amour à Beyrouth, mais aussi une confrontation avec ses propres blessures. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?
C’est définitivement une lettre d’amour à Beyrouth, parce que le film a été fait avec énormément d’amour et qu’il parle d’un endroit que j’aime profondément. Cependant parfois, c’est un peu comme lorsqu’une personne de votre famille, que vous aimez énormément, traverse une période difficile. Les personnes qu’on aime le plus sont parfois celles avec lesquelles on doit avoir les confrontations les plus difficiles, parce qu’il faut être honnête avec elles. Il faut les voir telles qu’elles sont réellement, sans les idéaliser ni adoucir la réalité.
Pour moi, c’était un peu cela : dire “je t’aime, j’aime cet endroit, je veux continuer à vivre ici, mais je dois aussi le voir pour ce qu’il est réellement”. En réalisant ce film, j’ai aussi vu cet endroit comme un lieu extrêmement violent, mais également comme un endroit très beau. Pas seulement à cause des événements qui s’y sont produits ou des choix que nous avons faits, mais aussi à cause de notre voisinage avec Israël. Pour moi, vivre à côté d’Israël a été une expérience extrêmement difficile. Le sud du Liban est occupé, le pays est constamment sous attaque… cela a été une situation très dure à vivre. Donc oui, j’ai fait ce film avec beaucoup d’amour, mais je voulais aussi regarder les choses en face, telles qu’elles sont réellement. Et je voulais également assumer notre part de responsabilité là où nous pouvons prendre cette responsabilité.
Comme vous l’avez dit précédemment, vous avez travaillé étroitement avec Qutaiba Barhamji. Comment avez-vous décidé de travailler avec lui ?
En fait, quelqu’un que je connais m’a donné une liste de noms de monteurs, et j’en ai contacté plusieurs. Puis j’ai rencontré Qutaiba Barhamji et, pour moi, il était le bon partenaire pour ce film. Mais je ne connaissais pas son travail auparavant, et je ne le connaissais pas personnellement non plus. Nous nous sommes rencontrés, nous avons discuté, et j’ai simplement senti qu’il était le partenaire idéal pour ce projet. Et je suis vraiment très heureuse que nous ayons travaillé ensemble.
Comment vous êtes-vous organisés dans le travail entre vous deux ?
En réalité, notre travail a été intensif. Après avoir travaillé pendant 5 ans seule sur le projet, j'ai commencé à collaborer avec Qutaiba. A partir de là, il n’y avait pas vraiment de séparation entre nous deux. Nous avons travaillé tout le temps ensemble, côte à côte, chaque seconde, chaque minute, chaque heure du montage. Le montage a duré environ six mois, étalés sur un an et demi. Je le voyais pendant quatre à cinq semaines, puis je retournais à Beyrouth. Pendant ce temps, il continuait à travailler sur d’autres projets.
Ensuite, je restructurais toute la recherche en fonction de ce que nous avions fait et de la direction que nous voulions prendre, puis je revenais vers lui avec de nouvelles recherches. Il y avait donc beaucoup de travail ensemble, mais aussi beaucoup de travail seule. Avant de le rencontrer, j’avais déjà travaillé seule pendant environ cinq ans et demi. Puis, j’ai rencontré Qutaiba Barhamji, et nous avons travaillé ensemble pendant un peu plus d’un an et demi. Entre les sessions, je retournais à Beyrouth et je continuais le travail. Donc oui, c’était énormément de travail.
Quand vous avez commencé le projet, imaginiez-vous que cela prendrait autant de temps ?
Je pensais que cela prendrait deux ou trois ans. Je n’avais aucune idée que cela prendrait autant de temps, non.

Est-ce que la réalisation de ce film a-t-elle changé votre relation avec Beyrouth ?
Je pense que cela m’a simplement rendue plus consciente de la réalité de cet endroit. J’étais un peu naïve quand j’ai commencé à travailler sur le film, puis je suis devenue beaucoup plus consciente de la réalité de ce lieu, de la violence que nous avons traversée, et de son histoire. Je suis devenue plus lucide, plus consciente. J’aurais dû l’accepter davantage tel qu’il est, plutôt que tel que je voulais qu’il soit.
Et comment votre famille a-t-elle réagi au film ?
Pendant que je travaillais dessus, personne ne savait vraiment exactement ce que je faisais. Mais quand ils ont vu le film, ils ont été très émus, très fiers, profondément touchés. Et cela a aussi ouvert des conversations entre nous. Pendant le travail sur le film, cela a commencé à arriver, parce que j’ai commencé à poser des questions que je ne posais pas auparavant.
Considérez-vous le film comme un documentaire ou comme un essai cinématographique ?
Je ne sais pas… je dirais peut-être un documentaire créatif, ou un documentaire d’archives créatif. Mais en réalité, c’est un peu tout cela à la fois. Au final, c’est une histoire que nous racontons sur un lieu et sur les personnes qui y vivent. Et oui, on peut lui donner le nom qu’on veut, en réalité.
Comment avez-vous vécu la sortie du film, compte tenu de tout ce qui se passe au Liban ?
C’est très triste et assez irréel. C’est fou parce que j’ai commencé à travailler sur ce film en 2018, puis toutes sortes de choses se sont produites au Liban. Nous avons terminé le film, je suis allée à Venise, et maintenant, alors que nous préparions la sortie en France et au Liban, il y a eu soudainement de nouvelles circonstances, ce qui est très surréaliste. Cela montre vraiment à quel point la situation évolue sans cesse.
Et enfin, comment les Libanais ont-ils réagi au film ?
C’est très particulier et très émouvant. La génération plus âgée est souvent triste, car elle a l’impression d’être née dans la guerre et de toujours y être. La jeune génération, elle, a l’impression de mieux comprendre ce que leurs parents ont vécu, et même parfois de réaliser que leurs parents ont traversé des choses encore plus difficiles. En cela le film crée beaucoup de dialogue entre les générations. Et ce qui est aussi très intéressant, c’est que pour une fois, des personnes avec des opinions politiques très différentes regardent le film et s’y reconnaissent. Cela rassemble ce que nous avons en commun plutôt que ce qui nous divise. Donc oui, c’est une expérience très touchante.

