Passe en arrière pour aller de l'avant: le rugby féminin comme moyen d'indépendance

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Passe en arrière pour aller de l'avant: le rugby féminin comme moyen d'indépendance

Dans l’étroit couloir adjacent aux deux terrains de foot, l’équipe de rugby féminine, Aconites, se retrouve juste avant le début de l’entraînement. Petit à petit, l’ensemble de l’équipe s’est rassemblé. La fondatrice et assistante coach , Sarah Kanaan, bras en bandoulière, blessée lors d’un entraînement du rugby, sort de son sac un trésor. « J’ai été à Harissa pour vous » dit-elle avec un grand sourire aux lèvres, « Qui a des douleurs? Venez». Une dose d’huile bénie ramenée de ce lieu saint, qu’elle applique méticuleusement sur les zones des corps blessés des joueuses.

Le rendez-vous est fixé une fois par semaine pour s'entraîner, et plus pour les jours de compétition. Les lieux d’entraînement varient à Beyrouth et ses alentours, faute d’un terrain fixe. Aconites est née en 2017, depuis les joueuses ne cessent de s'investir dans le développement du rugby féminin au Liban. L'équipe est née d'un constat, le rugby est un outil d'indépendance et de puissance pour les femmes, c'est la passion qui pousse l'équipe à continuer. "Le club de rugby Aconites a été officiellement fondé en 2018. L'idée a germé en 2017, lorsqu'un groupe d'amies s'est réuni pour représenter le Liban lors d'un tournoi à l'étranger. Cette expérience nous a montré à quel point le rugby pouvait être un formidable outil pour les femmes, et elle nous a poussé à créer une équipe permanente chez nous. Par des femmes, pour des femmes, animées par notre passion." insiste Sarah.

Aconites, This is where I belong

Recruter des joueuses n'est pas une mince affaire, les garder dans l'équipe est au contraire d'une facilité déconcertante. Nombreuses sont les joueuses qui, convaincues du sport et de la dynamique de groupe en parlent autour d'elles. "J'ai des amies de l'université qui ont débuté le rugby, alors j'ai commencé à suivre l'équipe sur Instagram et je me disais qu'elles avaient l'air cool. Au fond de moi, en les voyant je savais que ma place était là et que je voulais faire partie de l'équipe. C'est un sentiment que j'ai depuis 2021 et qui n'a fait que se renforcer" nous confie Christel Farah qui a rejoint Aconites au début de l'année 2025. Un collectif né d'une solidarité, des amitiés qui naissent ou se renforcent et d'un esprit d'équipe. C'est la synergie du rugby qui prend forme.

Aconites est une équipe dont les joueuses ont des parcours divers mais une chose est sûre, l'apprentissage et l'entraide sont les moteurs des sportives: Maria Nakhoul est membre d'Aconites depuis mars 2025: "J'ai toujours été athlétique, j'allais à la salle mais je voulais plus que ça. L'envie d'un sport collectif, de faire partie d'un groupe. J'ai vu les mouvements, les actions, la course dans le rugby, je suis tombée amoureuse du sport juste en regardant. Alors j'ai fait un essai et ça s'est très bien passé. D'abord j'ai rejoint l'équipe universitaire ensuite l'équipe Aconites parce qu'il y a beaucoup plus de personnes expérimentées ici. J'apprends beaucoup dans cette équipe."

Une identité de groupe qui permet aussi de maintenir l'équipe et ses projets malgré le manque de fond et d'infrastructures. Sarah Kanaan, assistante coach, précise "Les clubs de rugby féminin ne bénéficient d'aucune aide financière directe de la part de l'État. Tout ce que nous faisons repose sur des fonds privés, de petits parrainages et l'engagement de nos joueuses et de notre personnel. La plupart de nos joueuses prennent en charge elles-mêmes les frais de transport, d'équipement, de soins médicaux, de location de terrains et de participation aux compétitions (locales et internationales)." Les difficultés s'additionnent lorsque l'instabilité politique et économique poussent beaucoup de libanaises à quitter le pays, les joueuses d'Aconites ne font pas exception. Le nombre de joueuses varie en fonction des périodes, et de la situation du pays. Maria Nakhoul blessée, et malgré tout présente à l’entraînement, témoigne de ce que représente le rugby et l'équipe pour elle, "Cela fait un an que je suis dans l'équipe, et j'ai l'impression que cela fait des années. Je suis très heureuse de faire partie de l'équipe. Le club et les entrainements sont plus qu'un club sportif, on est comme les membres d'une même famille".

Les joueuses d'Aconites pendant un entrainement. ©Nadia Vossen Saliba


Une fédération des moyens limités mais de grandes ambitions

Les clubs de rugby féminins au Liban ne sont qu'au nombre de deux, même si des variations ont lieu en fonction des saisons. Les joueuses quant à elles sont entre 50 et 75 officiellement. Ce n'est pas propre au Liban mais le rugby féminin est encore victime d'apriori et de stéréotypes. Les plus courant sont: trop agressif et pas assez féminin alors même qu'il représente pour celles qui le pratiquent un moyen de prendre confiance et de s’affirmer tout en s’intégrant dans un collectif.

La fédération libanaise de rugby encadre les compétitions, les équipes nationales, les créations de club et le développement général de ceux-ci. Le rayonnement international des équipes libanaises passent aussi par cette même fédération. Un encadrement national et une présence internationale qui se développe mais avec des moyens limités. La fédération est mixte en revanche la place des femmes est encore restreinte: "La fédération est limitée par le financement, les ressources et le système sportif global du pays. Il reste encore une grande marge de progression, notamment en ce qui concerne les plans de développement à long terme pour les femmes."

Un manque de moyens qui se ressent au quotidien notamment dans le manque d'infrastructures. Pour les entraînements, Aconites est obligé de louer des terrains mais ce représente une réelle épreuve, Sarah qui s'occupe de cette gestion témoigne " La plupart des installations au Liban accordent la priorité à leurs clubs (principalement de football), ce qui rend difficile pour le rugby, et en particulier le rugby féminin, de disposer d'espaces d'entraînement réguliers. Nous dépendons de terrains partagés et d'arrangements temporaires, et il existe toujours un besoin évident d'infrastructures plus accessibles et à long terme pour les sports féminins."

Sac de matériel de l'équipe Aconites. ©Nadia Vossen Saliba

La guerre, le sport et la survie

Le 2 mars dernier, Israël bombarde violemment le Liban. Cette guerre s'inscrit dans un contexte de crises pour le pays. La violence des bombardements force les joueuses à mettre sur pause les entraînements pendant 1 mois. L'impact de ces crises et guerres s'illustre non seulement au niveau collectif et structurel mais également au niveau individuel et psychologique. À l'image de nombreux libanais·es, l'équipe Aconites a du s'adapter.

La priorité est la survie mais le sport représente un soutien émotionnel pour de nombreuses personnes: "À bien des égards, le rugby est devenu bien plus qu’un simple sport au cours de ces années. Il est devenu un exutoire, un soutien et un moyen pour les gens de garder espoir, de rester en contact et de conserver un sentiment de normalité dans des circonstances extrêmement difficiles. Le fait que le rugby féminin continue de se développer malgré tout ce qui se passe au Liban en dit long sur la détermination, la résilience et la passion de cette communauté" pointe la fondatrice d'Aconites.

Financièrement, un bon nombres de joueuses et de clubs se sont retrouvés dans des situations économiques compliquées. L'inflation, le manque d'opportunités, l'absence d'aides de l'état et la rareté des sponsors ont mis à mal le club. Maintenir un club de rugby féminin au Liban est une épreuve de chacun instant. La stabilité et l'équilibre de l'équipe est aussi impacté par l’émigration lorsque des joueuses quittent le Liban pour leur études ou pour des opportunités professionnelles.

Un sport, une équipe et le souhait de donner aux femmes la possibilité de prendre leur place dans la société et de sortir des carcans pour prendre le pouvoir. Encore réservé à une partie privilégiée de la population, Aconites espère démocratiser le rugby féminin.