La nature comme inspiration, l'artisanat comme aspiration

La nature comme inspiration, l'artisanat comme aspiration
Tara Jane Tabet dans son salon ©Nadia Vossen Saliba

Un calme apparent plane dans l'appartement de Tara Jane Tabet, les derniers éléments de son installation, pour We design Beirut, sont partis la veille. Une exposition dans des lieux emblématiques de la ville regroupant des artistes aux pratiques variées. Artiste libanaise, de retour au pays après 8 années passées à Paris, Tara se confie sur son parcours mêlant découvertes, apprentissages, doutes et partages.

"Je suis designeuse de mobilier mais sans correspondre à la vision classique qu'on en a. Je porte une plus grande attention au processus de création, au travail qui se passe dans l'atelier. Je ne recherche pas à tout prix à être créatrice d'un objet en particulier. " Son lien au design et aux objets s'est construit au fil du temps et de ses expériences. Chaque objet qu'elle créé est unique, ils peuvent se ressembler mais aucun ne sera identique.

Après une année et demi en architecture d'intérieur, l'Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA) décide d'ouvrir un cursus en design de produits. Tara rejoint alors les bancs de cours de cette première promotion. Sa licence en poche c'est à Paris que l'artiste continue son apprentissage, en ébénisterie cette fois, sans avoir comme projet d'y rester sur du long terme. " Je voulais aller à Paris faire mon CAP puis rentrer ouvrir un studio ou travailler pour quelqu'un, ça m'était un peu égal". C'était sans compté sur la rencontre qui va chambouler son parcours professionnel et personnel, avec celle qu'elle appelle désormais sa mentor, Marlène Huissoud.

En lui ouvrant les portes de son studio, elle permet à Tara de découvrir un univers et une manière de concevoir le design différente. "À Paris j'ai réellement appris à me détacher de mes peurs, de mes angoisses et de cette pression du matériel noble pour un objet noble. Marlène m'a appris justement à partir d'une matière qui n'a pas de valeur pour créer un objet beau, noble sans que les gens ne voient réellement la différence."

Le retour au pays du cèdre

Après 8 années passée dans la capitale parisienne, Tara et son mari décident finalement de revenir s'installer à Beyrouth. Une décision que Tara explique entre autre par une envie d'un jour concrétiser son rêve de regrouper des artistes dans une maison-atelier.

Ses projets liés au design ont pris forme petit à petit, suite à une longue réflexion. "Mon questionnement était autour de l'intérêt de produire des objets supplémentaires dans notre monde actuel. Je me suis alors intéressé à des matériaux déjà existants. Cela m'a presque pris un an et demi de réflexion, d'hibernation pour me lancer. Mon approche au design est assez instinctive, une des choses qui me plaît vraiment c'est la recherche de techniques ancestrales. Je n'avais pas envie de produire des choses hyper technique, par exemple je n'ai jamais produit de chaise. C'est un objet qui a un but et il faut travailler à la rendre confortable. Je préfère le design sculptural et une approche organique des objets."

Tout commence lorsqu'elle aperçoit des pierres cassées dans une station essence près de chez elle, et son envie de créer a pris le dessus. "À force de les voir je me suis dit qu'il y avait quelque chose à faire. J'ai commencé à les assembler, les poncer, les sculpter en utilisant tout ce que j'avais appris à Paris. Comme Marlène, je ne voulais pas utiliser des produits chimiques. La quête de matériaux naturels fait partie du processus." Ses premières pièces produites au Liban sont nées et les retours sont positifs. Tara participe a deux expositions au Liban, dont We design Beirut. Un projet collectif que Tara voit comme une manière de montrer son travail mais également de s'intégrer dans le scène du design et de l'art au Liban.

We design Beirut 2025

Alors que la première édition prévue a été postposé en raison de la guerre, la deuxième édition a pris place du 22 au 26 octobre 2025. Un événement artistique et culturel dans toute la ville. Au cœur de cette édition, les 50 ans de la guerre civile et la vision des artistes sur la question.

Tara a exposé à la villa Audi, aux côtés d'une cinquantaine d'artistes, avec comme moto "Totems du présent et l'absent". L'art au service de l'histoire, une interprétation de ce qu'a traversé le pays. Son oeuvre Evocative Reminder a trôné dans une des salles de la villa. Fragile mais belle, cette sculpture Tara l'a pensé à l'image de Beyrouth. "La superposition disproportionnée et fragile de ces briques de ciment fait écho à l'équilibre délicat de la société libanaise. En adoucissant leurs formes, en les enrichissant de textures de cire et de pigments naturels, je tente, à travers cet acte de création, à mon échelle, de contribuer à notre mémoire collective libanaise. Reschttps://www.rakwestories.com/p/f0600953-286c-4132-9d68-b09cf6b0ef55/?member_status=freeulpter ces fragments avec de l'argile, adoucir leurs bords rugueux pour leur donner des formes plus organiques est le reflet de l'esprit libanais, résilient et aspirant sans cesse à la beauté, même sous le poids des cicatrices. Ce totem illuminé se dressera, haut et droit, mais visiblement fragile." Une édition inédite, durant laquelle des bâtiments qui ont joués un rôle important durant la guerre du Liban ont été ouvert au public.

Un village d'artisans

Loin des artifices de Beyrouth, Tara n'oublie pas son rêve d'un jour ouvrir un maison-atelier dans les montagnes libanaises. Un espace collectif où chacun pourrait venir pratiquer son art et ses techniques de créations, au service du village en entier. Une manière de rendre à la nature et la communauté ce qu'elle a apporté aux autres.

Le but de ce type de projet c'est de revaloriser l'artisanat qui a tendance à disparaître au fil des générations. Voyant des savoirs faire s'en aller avec les générations précédentes. "Nous sommes un peuple d'artisan mais ce sont pas des métiers valorises comme en France. Ce n'est pas vu comme quelque chose de noble au Liban pourtant c'est la richesse de notre pays. Je pense que notre génération nous avons tendance à revenir vers cet héritage, ces traditions. Un jour peut-être j'ouvrirai une école pour permettre à d'autres de transmettre leur savoir-faire et les faire perdurer dans le temps".